Outils personnels
Vous êtes ici : Accueil Actualités Eurasie par Jean-Sylvestre Mongrenier

Eurasie par Jean-Sylvestre Mongrenier

— Mots-clés associés : , , ,

L’activisme de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) appelle l’attention des observateurs occidentaux. Conduit du 8 au 17 août dernier, l’exercice « Mission de Paix-2007 » a mobilisé quelque 6500 hommes et 90 appareils issus de tous les pays membres (Russie, Chine, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Kirghizstan). Pour certains, le renforcement de l’OCS annoncerait la formation d’un bloc de puissance eurasiatique et les thuriféraires de l’ « eurasisme » vont jusqu’à anticiper le repli des Etats-Unis sur leur « hémisphère occidental », l’Ancien Monde passant sous la coupe d’un axe Moscou-Pékin. Les convergences rhétoriques entre Russes et Chinois ne doivent pourtant pas occulter les sourdes rivalités à l’œuvre en Asie centrale et en Extrême-Orient. Enfin et surtout, l’eurasisme pose la question du rapport des Européens à leur vaste hinterland continental.

Eurasie par Jean-Sylvestre Mongrenier

La question Eurasienne à l'OTAN

La lecture croisée de  Fernand Braudel, Immanuel Wallerstein et Arnold Toynbee met en évidence l’existence de cycles de puissance dans les « temps longs » de l’histoire. Trois cycles hégémoniques peuvent ainsi être distingués : le cycle eurasien, le cycle occidental et un cycle post-occidental en cours. Le cycle eurasien culmine en l’an mil de notre ère. Il est dominé par quelques grands empires - empire chinois et empire mongol - qu’Arnold Toynbee nomme « Etats universels ». Le centre du système-monde se situe alors en Eurasie, dans le «Heartland »  du Britannique Halford MacKinder. Ces empires fondent leur puissance sur une hiérarchie de tributaires et de protectorats, le contrôle des voies de communication (les « routes de la soie ») et la diffusion de référents culturels communs.

Les « Grandes Découvertes » ouvrent ensuite le cycle occidental. L’Europe est le centre du système-monde ; cités-Etats (Venise, Gênes, Pise) et Etats territoriaux (Portugal, Espagne, Pays-Bas, France,  Angleterre) s’y affrontent pour contrôler les périphéries et imposer leur imperium mundi. L’usage de la force est exponentiel et de fragiles dominations succèdent les unes aux autres. De 1914 à 1945, une nouvelle « guerre de Trente Ans »  met fin à ce cycle occidental et, selon Arnold Toynbee, ce conflit marquerait l’entrée dans une ère post-occidentale. La primauté des techno-sciences et la conquête du monde extérieur auraient provoqué une rupture d’équilibre entre capacités d’action d’une part, vertus et valeurs spirituelles de l’autre. A l’aune de ces analyses, la réémergence de la puissance russe et l’affirmation au plan mondial d’Etats asiatiques (la Chine et l’Inde) annonceraient un nouvel âge que l’activisme de l’OCS laisserait désormais entrevoir.  

Au vrai, la problématique eurasiatique et les défis à l’encontre de l’hégémonie occidentale sont depuis longtemps pris en compte par quelques grands esprits.  A la Belle Epoque, l’Europe vit à l’heure du « péril jaune ». L’ « Empire du Milieu » agonise mais de jeunes Asiatiques s’efforcent déjà de retourner contre leur matrice les techniques et les idéologies occidentales. La Grande Guerre accélère les processus à l’œuvre. En Russie, les bolcheviks lancent un appel aux « peuples de l’Orient » (Congrès de Bakou, septembre 1920). Dans les milieux de l’émigration russe, l’idéologie eurasiste est élaborée. A l’origine du « Manifeste des Eurasistes », le comte Nicolas Troubetskoï  voit en la « Russie-Eurasie » l’héritière consciente du « legs illustre de Gengis Khan » (1921). Enfin, et alors qu’Oswald Spengler vient de publier le premier tome du « Déclin de l’Occident » (1918), Paul Valéry s’interroge sur le destin de l’Ancien Monde : « Qu’est-ce donc que cette Europe ? C’est une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie » (11 avril 1919). 

A rebours de ce qu’affirmait Paul Valéry, l’Europe n’est pourtant pas un simple « appendice occidental » de l’Asie. Les isthmes et les grandes péninsules qui composent cet ensemble géo-historique le distinguent de la masse terrestre asiatique.  L’Europe est mariée au grand large et c’est en se lançant sur l’Océan mondial que ses peuples sont partis à la découverte de l’univers. Pourtant, la fin de l’affrontement Est-Ouest et les prémices de nouveaux rapports de puissance ont  ramené au premier plan le terme d’ « Eurasie ». En Russie, l’eurasisme désigne aujourd’hui un courant géopolitique qui vise l’unification, autour du heartland russo-sibérien, de l’aire euro-asiatique. Bien souvent, les eurasistes sont des nostalgiques du soviétisme et leurs lectures hâtives tournent parfois au bricolage idéologique. Toujours est-il qu’ils perçoivent l’Europe comme vouée à la domination de la Russie, centre de gravité d’un futur ensemble eurasiatique. 

Les représentations géopolitiques américaines de l’après-Guerre froide intègrent  aussi la dimension eurasiatique. Dès la chute du Mur de Berlin, la promotion sémantique d’une vaste « communauté euro-atlantique », de Vancouver à Vladivostok, manifeste une claire perception des enjeux de puissance. De solides analyses géopolitiques, celles de Zbigniew Brzezinski par exemple, appréhendent le continent européen dans un cadre géopolitique élargi,  depuis les rivages atlantiques jusqu’à la Chine. A l’ouest de cette vaste aire géopolitique, l’Europe est présentée comme la « tête de pont de la démocratie » et l’« alliée naturelle » de l’Amérique. Cette alliance transatlantique permet aux nations européennes de se protéger des turbulences venues de leurs périphéries orientales et méridionales.

Les versions russe et américaine du thème eurasiatique laissent peu de place à la perspective d’un ensemble européen unifié. Les nations européennes ont pourtant un commun intérêt à stabiliser leur proche voisinage et à faire de l’Eurasie le prolongement géopolitique de leur continent. Cette « grande stratégie » consisterait à s’appuyer sur le pilier américain pour lancer avec la Russie une grande négociation d’ordre politique et économique La voie est étroite et ce d’autant plus que les Européens peinent à s’accorder sur la perception de leur voisin oriental. A cet égard, le silence quant aux pressions russes sur la Géorgie est des plus significatifs. Le déni de réalité, le refus de la puissance et l’incapacité à assumer les héritages qui fondent en propre leur civilisation hypothèquent la communauté de destin des Européens. « Pour agir, rappelle l’adage scolastique, il faut être ». Consécutivement, l’OTAN demeure le socle de la sécurité européenne.

Jean-Sylvestre Mongrenier

Chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Paris VIII) et Chercheur associé à l’Institut Thomas More (Paris-Bruxelles).

 

Actions sur le document
Actualités
News Item Ecrivains combattants
Le 26 novembre 2011, l'Association Nationale des Ecrivains Combattants - véritable institutions sociale et culturelle depuis les années 20 - a organisé sa vente annuelle dans les salons du Gouverneur Militaire de Paris aux Invalides. 11/02/2012
News Item Mladic : boucle bouclée ?
Le cycle infernal des révélations , des poursuites et des châtiments des crimes contre l’humanité perpétrés en Europe pendant trois quarts de siècle est il achevé avec l’arrestation de Mladic . ? Non ,ce serait trop facile . Mais oui , parce que , des coupables , Mladic était le dernier « grand assasin » sur la liste 06/06/2011
News Item Asymétrie - retour aux sources ?
Nous avions réfléchi, dans la perspective du sommet OTAN de Lisbonne des 19 et 20 novembre à quelques clés utiles à la compréhension des conclusions de la rencontre. 07/12/2010
News Item La coopération interalliée en matière d'équipement et d'armement
Entretien avec l'ingénieur général Jean-René Le Goff, conseiller armement auprès des représentations de la France à l'OTAN et à l'Union européenne. Ancien élève de l'Ecole polytechnique, ancien auditeur du CHEM et de l' HIEDN, Jean-René Le Goff a exercé des fonctions de direction de programme à la DGA puis a été en poste diplomatique en Grande-Bretagne et en Allemagne avant d'être sous-chef d' État-Major « programmes » de la Marine Nationale. 10/03/2010
News Item Un cauchemar français
François Moreau de Balasy, Président d'honneur de l'AFCA, a déjà écrit et publié plusieurs ouvrages assez différents les uns des autres, soit écrits par lui-même soit par des auteurs hautement qualifiés, la plupart traitant de problèmes relatifs à la sécurité et à la Défense. Deux de ces livres ont d'ailleurs obtenu le prix Vauban décerné par l'institut des Hautes Études de Défense Nationale. Il publiera prochainement "Un cauchemar français". 27/02/2010
Plus d'actualités…